À mesure que s’approche le 7 février 2026, date marquant la fin annoncée du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), le climat politique haïtien s’est alourdi de tensions, de calculs et de manœuvres plus ou moins assumées. La perspective d’un vide institutionnel, d’une remise en cause de la continuité de l’État ou d’un bras de fer au sommet du pouvoir a placé la position de la communauté internationale, et plus particulièrement celle des États-Unis, au centre de toutes les attentions.
Dans ce contexte, Washington a cessé de laisser planer l’ambiguïté. La réponse américaine ne s’est pas limitée à une déclaration de principe, mais s’est déployée à travers une séquence articulant message diplomatique clair et démonstration sécuritaire visible, à un moment où chaque geste est scruté et interprété.
Tout commence par une publication officielle de l’Ambassade des États-Unis à Port-au-Prince, diffusée simultanément en français, en créole et en anglais. Le message est sans détour :
« Alors que le mandat du Conseil présidentiel de transition prend fin le 7 février, nous soutenons le leadership du Premier ministre Fils-Aimé dans la construction d’une Haïti forte, prospère et libre. »
Cette phrase, apparemment simple, fixe en réalité plusieurs lignes politiques fondamentales. Elle entérine d’abord le 7 février comme une borne institutionnelle claire. Le mandat du CPT prend fin, sans conditionnel, sans nuance, sans appel à interprétation. Washington ne se contente pas de rappeler un calendrier issu des accords de transition, il le reconnaît publiquement comme un fait politique.
Ensuite, le message opère un choix assumé en mettant en avant le leadership du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Le soutien américain ne s’adresse pas à une entité floue ou à une configuration institutionnelle abstraite, mais à un acteur précis ( le Premier ministre Alix Didier Fils Aime), identifié comme point de continuité de l’exécutif. Dans un contexte où certains cherchent à déplacer ou fragmenter le centre du pouvoir, cette précision revêt une portée stratégique.
La référence à une Haïti forte, prospère et libre inscrit ce soutien dans un cadre normatif bien connu de la diplomatie américaine, où la stabilité institutionnelle et la continuité de l’autorité publique sont présentées comme des préalables à toute reconstruction politique, économique et sécuritaire.
Le choix de publier ce message en trois langues répond à une logique précise. En français, il s’adresse aux élites politiques et administratives. En créole, il vise directement l’opinion publique et les couches populaires. En anglais, il fixe la lecture officielle pour la diaspora et les partenaires internationaux. Cette diffusion multilingue réduit volontairement l’espace des interprétations concurrentes et verrouille le sens du message.
Presque simultanément, une autre information circule et est relayée par des canaux officiels américains. Elle annonce l’arrivée de plusieurs navires militaires américains dans la baie de Port-au-Prince, notamment l’USS Stockdale, l’USCGC Stone et l’USCGC Diligence, relevant de la U.S. Navy et des garde-côtes américains. Les images diffusées montrent des navires clairement identifiables, visibles depuis la côte, évoluant de manière ordonnée.
Le texte accompagnant ces images précise que leur présence reflète l’engagement indéfectible des États-Unis en faveur de la sécurité, de la stabilité et d’un avenir meilleur pour Haïti, et présente ces forces comme des symboles de partenariat et de soutien. Le timing de cette communication est central. Elle intervient exactement au moment où Washington affirme publiquement que le mandat du CPT prend fin le 7 février et qu’il soutient le leadership du Premier ministre.
Cette superposition entre parole politique et présence militaire visible n’est pas fortuite. En diplomatie de crise, adosser un message institutionnel à des faits matériels renforce considérablement sa portée. Les images maritimes ne montrent ni urgence humanitaire ni opération clandestine. Elles donnent à voir une présence maîtrisée, calme, structurée, qui agit autant sur le plan symbolique que psychologique.
Dans un pays dont l’histoire est marquée par des interventions étrangères souvent brutales ou traumatisantes, la simple visibilité de navires militaires américains suffit à produire un effet immédiat sur les acteurs politiques, les groupes armés et l’opinion publique. La présence devient elle-même un message.
Le lendemain de cette démonstration navale, un avion militaire américain atterrit sur le tarmac de l’aéroport international Toussaint Louverture. Aucune opération spécifique n’est officiellement annoncée, mais l’arrivée ajoute une dimension aérienne à un dispositif déjà naval. Elle renforce l’impression d’une montée en visibilité progressive de la présence américaine à mesure que l’échéance du 7 février approche.
Selon une source généralement bien informée, d’autres appareils militaires américains, notamment des hélicoptères, pourraient encore être déployés dans les jours suivants. Qu’il s’agisse de rotations logistiques, de missions de coordination ou de simples démonstrations de présence, l’effet cumulé est clair : Washington ne se contente plus d’observer à distance.
Fait notable, le message de l’Ambassade ne critique pas frontalement le Conseil présidentiel de transition. Il n’attaque pas, ne menace pas et ne polémique pas. Mais en affirmant que le mandat prend fin le 7 février, il retire de facto toute légitimité aux scénarios de prolongation, de reconfiguration forcée ou de passage en force institutionnel. En parallèle, le soutien affiché au Premier ministre dessine une ligne de continuité nette, laissant peu de place aux interprétations alternatives.
Il convient également de rappeler que les États-Unis ont déjà sanctionné cinq conseillers présidentiels impliqués dans des manœuvres visant à inverser ou déstabiliser le gouvernement en place. Ces sanctions ont été motivées par des accusations graves de connivence avec des groupes armés, ou par des actions jugées susceptibles de faciliter un retour en force progressif des gangs armés, au moment même où la Police nationale est à pied d’œuvre et mène, depuis plus de deux mois, des opérations offensives continues pour reprendre le contrôle du territoire et rétablir l’autorité de l’État.
Un détail a néanmoins retenu l’attention des observateurs dans la communication militaire relayée : l’usage du terme “War” dans certaines formulations visibles, alors que la terminologie officielle américaine moderne parle de “Defense”. Qu’il s’agisse d’une erreur de traduction, d’un montage ou d’une formulation non standard, ce glissement lexical n’est pas neutre. Dans l’opinion publique, le mot guerre frappe plus fort que défense et contribue à durcir la perception du message, même involontairement.
À la lumière de cette séquence, les objectifs américains apparaissent de plus en plus lisibles. Il s’agit d’empêcher un vide institutionnel après le 7 février, de dissuader toute tentative de coup de force politique ou de rupture de la continuité de l’État, de rassurer les partenaires internationaux et les acteurs économiques, et d’envoyer un signal direct aux groupes armés sur le maintien d’une vigilance internationale accrue.
La diplomatie américaine, dans ce contexte, ne s’exprime plus à voix basse. Elle affiche, assume et combine ses leviers politiques et sécuritaires pour baliser le terrain. La répétition du message selon lequel le mandat du Conseil présidentiel de transition prend fin le 7 février et que le leadership du Premier ministre est soutenu agit comme un repère autour duquel s’organise l’ensemble de la séquence.
À quelques jours de l’échéance, la communication américaine ne relève plus du commentaire ou de la simple observation. Elle participe pleinement à la structuration du rapport de force institutionnel et à la définition du cadre dans lequel la transition doit s’achever.


